La liberté : Ce que l’on veut autant que faire se peut
La liberté consiste, dans une situation donnée, à pouvoir faire ce que l’on veut autant que faire se peut.
Une situation donnée est une conjonction qui se présente et dépend de ce que les autres, le monde, la nature, le hasard et nous-mêmes avons fait de nous jusque-là et des causes, conditions et circonstances mêmes de la situation, de nous en situation vitaliste, existentielle. Un évènement est une activation de cette situation.
Dans toutes situations données, le champ, l’espace, l’instant du vouloir, des désirs et de la créativité et le champ, l’espace, l’instant du pouvoir, des possibles, du autant que faire se peut, sont, relativement aux conditions de la situation, ouverts et déterminent ce qui dépend de nous sur lequel nous pourrons agir et ce qui ne dépend pas de nous sur lequel nous ne pourrons agir.
Notre liberté est relative à notre situation dans la situation. Elle consiste, pour notre champ du vouloir, à pouvoir couvrir, par la créativité, la volonté, le choix, l’engagement, l’action, l’acte, le champ du pouvoir. La conjonction, l’instant, la dialectique, la correspondance, la superposition des deux champs est l’espace, le moment de notre liberté.
Il s’agit de transformer l’instant, la situation, en moment d’art vécu, de liberté.
Faire œuvre d’art de son existence, pratiquer l’art vécu, consiste à passer à l’action et à mettre en œuvre notre liberté, à agir et couvrir le plus possible le champ du pouvoir par celui du vouloir.
La servitude volontaire consiste à ne pas couvrir ce champ et à se résigner à ne rien pouvoir, souvent en feignant, de mauvaise foi et par lâcheté, de ne rien vouloir.
« Ne pas céder sur son désir » J. Lacan « Soyez déterminés à ne plus servir et vous voilà libres » E. de La Boétie.
La liberté consiste, pour nous-mêmes, à agir sur la situation et sur l’évènement, autant que faire se peut, afin que les situations et les évènements présents et à venir dépendent le plus possible de nous-mêmes et le moins possible des autres, du monde, de la nature, du hasard.
L’exercice de notre liberté en acte dans les situations et évènements, façonnent le présent, augurent du futur. Les situations et évènements à venir dépendront d’autant plus de nous-mêmes et d’autant moins des autres, du monde, de la nature, du hasard, facilitant ainsi d’autant notre action, notre pouvoir, la réalisation de nos désirs.
Dans toutes les situations, dans toutes les circonstances, la liberté consiste, par nos choix, à réduire la part de ce qui nous détermine et à augmenter la part de ce que nous déterminons.
Plus on choisit dans ce sens, moins on est choisi, plus on se choisit.
Le pouvoir des autres, de la nation, de la nature, de la culture, de la famille etc. sur nous est diminué et notre pouvoir sur nous-même est grandi. Façon de se façonner, de se déterminer, de se choisir, d’exercer son empire sur soi-même, sa liberté.
Nous reprenons la logique, tant des stoïciens que des épicuriens, qui nous incite à accepter ce qui est et à nous en réjouir autant que faire se peut, à ne pas nous occuper de ce qui ne dépend pas de nous et à nous occuper pleinement de ce qui dépend de nous.
Notre dialectique et notre vitalisme existentialiste, libertaire, situationniste et convivialiste va nous permettre d’occuper pleinement, par nos désirs et nos choix le champ de ce qui dépend de nous, des possibles, de l’autant que faire se peut, par notre gai savoir, par notre esprit libre.
De sorte que cela va progressivement, ou plus rapidement, augmenter le champ de ce qui dépend de nous et réduire d’autant ce qui ne dépend pas de nous. Nous devenons notre propre poète, notre propre empire sur nous-mêmes. Cf. Spinoza, Sartre, Epicure, La Boétie, Nietzsche, Lafargue, Debord, Conche…
A l’évidence le champ politique, celui de l’organisation de la cité, nous détermine et dès lors il entre dans notre champ de préoccupation et d’action et doit dépendre, autant que possible, de nous et le moins possible des autres. Nous parlons de champ d’action politique ou citoyen, s’agissant de notre dimension sociale culturelle collective, au-delà de notre champ d’action individuel, amical ou familial.
Qui dit ne pas faire de politique, ne se consacre en rien à l’organisation de la cité, s’en désintéresse, laisse faire une politique bien précise, celle des dominants du moment donné. Celui-là fait la politique de l’ordre établi, la cautionne, la laisse faire en l’état pour ne pas dire en l’Etat…
Quelques réflexions annexes singulières éclairant les dialectiques en mouvement :1 - Quand Sartre nous indique que « nous sommes ce que nous faisons de ce que les autres ont fait de nous » nous ajoutons « de ce que les autres et de ce que nous-mêmes avons fait de nous ». Cela en considération que notre action d’aujourd’hui influera sur notre situation et nos situations de demain tout comme nos actions passées ont influencé notre et nos situations d’aujourd’hui. Nous nous inscrivons en acteur et en auteur de nos propres déterminants et plus notre part est importante en rapport aux autres, plus notre champ des possibles s’élargit, plus notre liberté est effective et notre dépendance moindre.
2 - Le passage ou le champ du désir se réalise en épousant par l’action le champ du possible est considéré comme « passage de l’instant au moment » dans la situation. Référence à Raoul Vaneigem sur la transformation existentielle de l’instant en moment. L’instant se présente, nous est donné, imposé, nous le transformons en moment en le saisissant, en le maitrisant, en le désirant, en l’investissant, en la faisant nôtre, en y étant nous-même, en y exerçant notre liberté, notre gai savoir.
3 - Lorsque Sartre nous dit : « Nous n’avons jamais été aussi libres que pendant l’Occupation » ou « Nous sommes condamnés à la liberté », il nous faut entendre jamais aussi libre de résister ou de collaborer. N’est-ce pas évident ? Nous sommes libres, et si nous ne pouvons pas ne pas l’être surtout dans le choix de refuser de l’être, alors, nous sommes à l’évidence condamnés à la liberté, liberté de choix. La question de la liberté du point de vue existentialiste part du constat que notre liberté de choix est totale mais cela ne concerne que ce qui dépend de nous.
Prenons le paradoxe du prisonnier. Il n’a plus sa liberté de circuler mais il lui reste sa liberté interne, celle de ses choix de prisonnier. Va-t-il considérer sa peine juste ou non ? Comment va-t-il l’appréhender ? Va-t-il faire appel ? Va-t-il lire, se former, étudier et passer des concours, écrire, correspondre, changer, s’évader, se politiser, militer, s’occuper des autres prisonniers, désespérer, se pendre, tuer un gardien, vouloir se venger, ne rien faire, récidiver à sa sortie… Autant de choix qui vont le changer et le déterminer. La situation nous opprime et nous voilà libre d’y répondre à notre façon autant que faire se peut. Plus il y a oppression et plus notre affirmation de liberté importe.
4 - On notera que si la précieuse considération des anciens de la différence entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas est pleinement prise en compte, il importe de la mettre en dialectique puisque les deux champs sont mouvants dans l’avenir en fonction de ce qu’est notre action présente. Face à la hausse tendancielle du taux d’oppression des facteurs extérieurs sur nous, les autres, la famille, l’État, les institutions, mariage, églises, partis…, les idéologies… notre liberté consiste, concernant notre existence, à inverser cette tendance et à renforcer le domaine de ce qui dépend de nous en limitant le champ du pouvoir du reste et des autres autant que faire se peut.
5 - Il nous semble dès lors possible d’être à la fois d’accord :
avec Épicure, La Boétie, Nietzsche, Lafargue, Vaneigem,
avec Marcel Conche : « Faire au mieux même si c’est périssable »,
avec Spinoza : « Les hommes se trompent en ce qu’ils pensent être libres, et cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. »,
avec Sartre : « En fait, nous sommes une liberté qui choisit mais nous ne choisissons pas d’être libres : nous sommes condamnés à la liberté. »,
« Totalement déterminé et totalement libre. Obligé d'assumer ce déterminisme pour poser au-delà les buts de ma liberté, de faire de ce déterminisme un engagement de plus. »,
« L'important n'est pas ce qu'on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu'on fait de nous. »,
« Être libre, ce n’est pas pouvoir faire ce que l’on veut, mais c’est vouloir ce que l’on peut. ».
Jean-Pierre Roche - Aout 2026